Il était une fois un pays où la liberté, l’égalité et la fraternité régnaient. Ce pays s’enorgueillissait de sa grande sagesse.  Ici, on était civilisé, on n’était pas des barbares comme dans les contrées lointaines. Il était ainsi formellement interdit de condamner un innocent en raison de son sexe par exemple. Ça aurait été de la discrimination. Et la discrimination, c’était mal. Ça aurait fait mauvais genre.  Et puis, de toute façon, la discrimination on était contre.

Dans ce pays, on était très scrupuleux. On condamnait seulement les coupables. Bon d’accord, parfois une erreur se produisait alors quand même, par précaution, et parce que ça faisait un peu penser à de la barbarie, on avait arrêté de leur couper la tête. On était tellement fier d’être si civilisé !

Il y avait toutefois quelques exceptions qui ne faisaient qu’illustrer la grande sagesse et le bon sens du pays où la liberté, l’égalité et la fraternité régnaient. Il y avait, en particulier, une pratique dont on se réjouissait particulièrement. On en parlait dans les journaux, les critiques encensaient ce spectacle, on en voulait toujours plus : « Regardez comme c’est bien », « Il était temps, c’est vraiment chouette ! », « On n’arrête pas le progrès ! », « Et en plus c’est gratuit alors on aurait bien tort de se priver. Vraiment, je vous le recommande ».

Ce spectacle, intégralement financé par les deniers publics s’appelait le procès des innocents. Pour le procès, on convoquait un jury d’une ou 2 personnes, incluant toujours au moins une femme fertile et le plus souvent nubile portant en elle un petit amas de cellules ayant déjà la forme d’un enfant (l’innocent en question qui était, je sais c’est paradoxal, toujours présumé coupable). Cette femme aux rondeurs déjà apparentes était éventuellement accompagnée de son compagnon (ou de sa compagne parce qu’on avait l’esprit ouvert au pays où la liberté, l’égalité et la fraternité régnaient). Après avoir demandé la permission du jury (parce qu’on était aimable), le procès pouvait débuter.

On convoquait alors des experts pour savoir si oui ou non, l’innocent en question avait une sale gueule.

Si les experts déterminaient que l’innocent n’avait clairement pas une sale gueule, le procès s’arrêtait soudainement. L’innocent, jusqu’alors un simple amas de cellules, se transformait subitement et magiquement en être humain et pouvait bénéficier de tous les droits offerts par le pays où la liberté, l’égalité et la fraternité régnaient. En premier lieu, le droit à la vie. Les jurés n’avaient plus qu’à rentrer chez eux et à attendre impatiemment l’arrivée de la huitième merveille du monde. En tous cas, c’est ce qu’on leur avait promis…

Si par malheur, les experts déterminaient que l’innocent avait quand même un petit peu une sale gueule, on demandait au jury de se prononcer. Le jury pouvait soit condamner l’innocent pour délit de sale gueule (ce qu’une partie de la foule réclamait plus ou moins discrètement) soit, à la surprise générale et sous quelques huées, le déclarer innocent. L’amas de cellules ainsi innocenté devait cependant attendre le jour de sa naissance pour finalement se transformer en être humain et bénéficier à son tour du droit à la vie. Mais comme il avait quand même un petit peu une sale gueule, il ne pouvait naturellement pas bénéficier de tous les droits offerts par le pays où la liberté, l’égalité et la fraternité régnaient. Et puis, il en avait quand même quelques uns. C’était déjà pas mal. Alors non, ce n’était pas de la discrimination, vous pensez bien, c’était juste normal, on avait toujours fait comme ça au pays où la liberté, l’égalité et la fraternité régnaient. Pour que cet enfant bénéficie des mêmes droits que tout le monde, il avait été décidé, en haut lieu, que ses parents ainsi que l’enfant devraient d’abord accomplir les 12 travaux d’Hercule ou alors accepter de leur plein gré de prendre la place de Sisyphe, au choix. C’était important de toujours avoir le choix au pays où la liberté, l’égalité et la fraternité régnaient. Il ne s’agissait absolument pas d’une condamnation, on n’était pas comme ça dans ce pays. On n’aurait jamais condamné un innocent après son acquittement. On avait le sens de la justice. C’était simplement le prix à payer.

A travers le pays, un certain nombre de personnes finissaient par accepter cet enfant, ne voyant pas franchement quel mal il aurait pu leur faire. Cependant d’autres personnes ne se gênaient pas pour dire tout haut leur façon de penser aux parents (on aimait bien la liberté d’expression au pays où la liberté, l’égalité et la fraternité régnaient): « Mais vous aviez pas vu qu’il avait une sale gueule ? », « Vous êtes super égoïstes, vous auriez dû penser à nous. Avec vos bêtises, ça va coûter une fortune au pays où la liberté, l’égalité et la fraternité règnent. Parce qu’avec une gueule pareille, il va quand même falloir assez rapidement lui trouver un endroit bien à l’écart des autres enfants », « Gardez-le chez vous, c’est le mieux. Pourquoi il irait à l’école de toute façon, avec sa tête, on va se moquer de lui. Et puis, ne vous bercez surtout pas d’illusions, plus tard personne ne l’embauchera. », « Eh ben, c’est pas très responsable de mettre au monde un gamin avec une gueule comme ça. Enfin, j’ai entendu dire qu’ils peuvent pas se reproduire, c’est déjà ça ! », « Ne le prenez pas mal surtout, mais franchement je pense que ça devrait être interdit d’avoir des enfants avec une gueule comme ça », « Vous auriez dû penser à ce pauvre gamin, il va être super malheureux, parce que nous, on en veut pas ! ».

Bien sûr ces familles étaient toujours très malheureuses. Ce n’était d’ailleurs même pas la peine de leur poser la question. Tout le monde le savait. C’était une évidence. Mais ce n’était pas vraiment un problème. L’essentiel, c’était qu’on leur avait laissé le choix.

Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Et les dirigeants du pays où la liberté, l’égalité et la fraternité régnaient continuèrent de se féliciter de leur grande sagesse…

La morale de cette histoire est qu’il est plus facile d’éliminer la différence que de l’embrasser. Souvenez-vous en si, un jour, vous tombez sur un extra-terrestre, surtout s’il a une sale gueule. Ah, et si, un jour, vos enfants vous invitent au procès des innocents, un conseil : arrangez-vous pour pas trop avoir une sale gueule. A votre santé !

 

Extrait de « Histoires du soir : Pour mieux comprendre la société dans laquelle tu vis, tes droits et tes devoirs de citoyen.ne », publié aux Editions de la Machette.

Cet extrait est disponible gratuitement en ligne grâce à un financement exceptionnel du Ministère de l’Intérêt Général conformément aux recommandations du conseil des Savants Sages.

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